"La plus grande, la plus ancienne, la plus longue des meunières qui sillonnent la plaine de Martigny... Elle est pittoresque, la vieille meunière. Elle naît près du Mont des Ecottaux, là où l'impétueuse Dranse atteint la plaine qui s'élargit soudain sur la vallée du Rhône. Des mélèzes et des pins, des noisetiers et des hêtres ombragent sa source, tout près d'un gros bloc où viennent buter les cailloux qu'entrechoquent les flots du torrent. Echappée du lit caillouteux, elle court joyeuse et rapide, ondulant parmi les maisons du Bourg et de la Ville, passant par dessous granges et forges; elle vague dans les prés, à l'ombre des pommiers et des sureaux, file vers le nord, revient vers le sud-est, flâne dans la campagne et finit par se perdre dans le canal, le long d'une allée de peupliers. Quand je vois ses eaux tour à tour limpides et grisâtres, je songe au temps où la Dranse rageuse promenait ses flots en liberté à travers la plaine.
On l'appelle la «Meunière des Artifices», parce qu'elle fit tourner bien des moulins et battre bien des martinets; mais ce n'est pas son nom de toujours. Pour les gens d'il y a trois, quatre ou cinq cents ans, elle fut tout bonnement la meunière, la «muneressa», la mère de toutes les autres qui, elles, ne firent jamais clapoter leurs flots sur les aubes, mais se contentèrent d'arroser les prés. En voyant son cours sinueux, je me suis demandé souvent pourquoi elle n'est pas comme toutes les autres qui ont un tracé à peu près rectiligne... J'en étais là de mes réflexions, quand de vieux papiers vinrent à propos me tirer d'embarras: ils racontaient l'histoire de la «muneressa». Quelle aubaine!
La vieille meunière ne serait rien moins qu'un ancien lit de la Dranse. J'ai dit plus haut que la fougueuse rivière avait été rejetée alors que, pour n'avoir pas à creuser un nouveau canal, les charge-ayants ont tout simplement utilisé l'ancien cours de la rivière et l'ont aménagé pour faire tourner leurs moulins et leurs artifices. Voilà pourquoi la meunière est si capricieuse dans son cours!
Son ancienneté est incontestable. Déjà, en 1410, est mentionné certain petit pont qui se trouvait sur cette meunière, près du pont de la Dranse et de la dévote chapelle de Saint-Michel. Un certain Jean Rolier de Trient était chargé de l'entretien du pont depuis la mi-avril jusqu'au quatorzième jour après la Saint-Michel. Dans la suite des temps, la mention de l'ancien cours de la Dranse au Bourg revient plus d'une fois, de sorte que l'on peut déduire, sans trop de risque de se tromper, que - au moins dans son cours supérieur - la meunière n'est autre qu'un ancien lit de la rivière considérablement rétréci. Si les choses se sont bien passées ainsi, on aurait donc là une survivance de l'antique cours de la Dranse.
Dès le Moyen Age, le cours de la «muneressa» fut soumis au droit féodal de «rivage», autrement dit au droit de se servir de ses eaux dans un but industriel. Dans les reconnaissances, ce droit est presque toujours cité en connexion avec des moulins ou d'autres entreprises du même genre.
L'histoire de la meunière est celle des moulins. Comme bien l'on pense, les nombreuses frasques de la Dranse ont très souvent mis à mal les multiples «artifices» qui se suivaient sur les bords de la «muneressa». La débâcle de 1595 fit des ruines comme ses devancières; cependant, il s'y rattache un petit incident qui illustre ce droit de rivage que je rappelais plus haut. Plusieurs des moulins détruits à cette date appartenaient à messire Jean-Pierre Comillon, prieur de Martigny. Ils étaient situés au lieu-dit «Vers chez Maccoz», entre le Bourg et la Ville, près du chemin public. Pour trouver le moyen de relever ses moulins, le prieur voulut amodier ces ruines telles quelles avec toutes leurs appartenances. Il trouva preneur: ce fut la veuve de Jean Torsat, de Charrat, qui tenta l'aventure; mais il faut croire que la meunière fut active et entreprenante, car, quelques années plus tard, des bâtiments neufs s'érigeaient au bord de la charrière publique et... tournez, moulins!
En vertu d'anciens contrats, antérieurs à 1624, la noble Bourgeoisie possédait, sur l'ancien cours de la Dranse, un certain nombre d'édifices tels que moulins, «raisses» et autres artifices, mais il paraît que le droit de rivage appartenait à la Communauté générale. Voulant arrondir ses avoirs, elle acquit un autre moulin d'un particulier. Le paiement se fit en octobre 1624: la caisse bourgeoisiale y alla d'une somme de 2810 florins, mais c'était un placement d'avenir. Faut-il penser que cette acquisition des bourgeois lésa les droits des autres usagers? Toujours est-il qu'une dispute survint et que l'évêque, seigneur temporel de Martigny, dut intervenir. Dans une ordonnance du 31 juillet, il commence par engager ses sujets à garder entre eux une bonne paix et une véritable amitié. La recommandation n'était sans doute pas superflue... Puis, il ordonne que la prise d'eau de la rivière à la Dranse soit agrandie et élargie, et cela par les bourgeois et les meuniers, ainsi que par les hommes du Vivier et par tous les ruraux possédant des biens irrigables afin qu'il y ait de l'eau en suffisance et pour les meuniers et pour les campagnards. Il donne en outre l'ordre d'établir deux écluses aux Millerettes, afin de répartir le courant d'une manière équitable.
La Bourgeoisie avait les moulins, mais... pas de rivage; aussi s'empressa-t-elle d'envoyer ses procureurs aux syndics pour leur demander l'albergement de l'ancien cours de la Dranse. La concession fut accordée avec toutes charges afférentes. La Bourgeoisie se chargeait ainsi des droits féodaux. Aussi, deux mois après l'albergement, qui eut lieu en juin 1627, voit-on l'évêque inféoder aux nobles Bourgeois en fief droit et perpétuel le rivage, trois moulins, un «baptitère» (foulon à cuir), foulon et «raisse», avec toutes leurs appartenances, ainsi que le cours de la Dranse jusqu'au pont de pierre de la meunière. Et ce, pour une redevance envers le seigneur, d'un bichet annuel de beau seigle, mesure de Martigny, de dix sols mauriçois de servis annuel et de vingt sols de plaît à chaque changement de seigneur. La noble Bourgeoisie, désormais en règle, pouvait jouir de ses moulins et artifices!
Mais elle n'était pas seule le long de la meunière! Au sommet du Bourg, Jean-Joseph Pellissier possédait un rivage avec quatre roues, soit trois moulins et un foulon; pour sa part, Madeleine de Prato avait rivage et baptitère; entre Bourg et Ville, Jean-Baptiste Terraz avait un moulin avec rivage; il avait pour voisin le teinturier Georges Weber, avec ses deux meuneries. Plus près de Ville, devant les Epeneys, au lieu-dit l'Eterpy, tournait le moulin de Melchior Yergen; enfin, en Ville, aux Places, les frères Etienne et Jean-Joseph Ganioz possédaient en fief lige trois moulins, dont le plus récent conserva le nom de Moulin des Ganioz. Aux Preises, tout au bout du cours de la meunière, Balthazar Gay avait aussi un rivage bordé de moulins détruits.
La néfaste journée du 16 juin 1818 mit un frein à la prospérité des moulins. Au Bourg, un martinet, une tannerie, une scierie et un moulin furent rasés, et, en Ville, deux moulins démontés; dans les deux quartiers tous les autres artifices furent sérieusement endommagés, mais, par une curieuse exception, la trombe dévastatrice épargna les moulins entre Ville et Bourg...
Les dégâts furent assez vite réparés, mais les moulins frustes du bon vieux temps avaient leurs jours comptés: il ne se passera pas cent ans que toutes ces mécaniques dont nos anciens étaient si fiers seront mises au rancart! Sans doute y a-t-il bien encore des «artifices» le long de la vieille meunière, mais c'est la fée Electricité qui les fait mouvoir tandis que les moulins aux roues moussues ne tournent plus... La meunière même n'est plus à la mode: alors qu'elle courait jadis à ciel ouvert le long de l'antique charrière publique, on l'emprisonne aujourd'hui dans des tuyaux de ciment, on la cache tant qu'on peut comme une vieille chose qui a fait son temps!"

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